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Mieux comprendre le quotidien d’une déléguée mandataire de l’Udaf04 : rencontre avec Séverine Amayenc

Déléguée mandataire à l'Udaf04 depuis 5 ans, Séverine Amayenc nous dévoile les détails de sa mission auprès des majeurs protégés

Quelle est votre fonction ?

Je suis mandataire judiciaire à la protection des majeurs dans le service PJM (Protection juridique des majeurs) mais on dit aussi déléguée à la mesure de protection juridique.

Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a amenée à l’UDAF 04 ?

J’ai d’abord été animatrice socio-culturelle avec des enfants, des ados et ensuite des personnes âgées. Puis j’ai vu que je pouvais pas trop évoluer dans l’animation donc je me suis lancée dans l’éducation spécialisée. Par la suite, j’ai obtenu le diplôme de moniteur/éducateur et j’ai exercé en tant que tel. J’ai à nouveau eu envie d’évoluer dans ma carrière en passant la formation d’éducateur spécialisé mais je n’ai pas trouvé les financements donc je suis passée par le biais de la VAE (Validation des acquis de l’expérience) pour valider le diplôme. J’ai ensuite travaillé pendant 8 ans au foyer Saint Martin mais j’en ai eu assez d’être en internat et je suis arrivée à l’Udaf04 par hasard. J’ai arrêté au foyer en janvier et en mars j’ai commencé ici pour un remplacement de mandataire. À ce moment-là, j’étais en cours de VAE et, de mars à octobre, entre mes missions de déléguée et ma formation sur Marseille, c’était une vie trépidante ! J’ai commencé par des CDD puis, dès que j’ai eu le niveau de formation requis, j’ai pu être être embauchée en CDI en février 2019 sur le secteur de Manosque et quelques villages environnants, J’ai toujours la charge de ce secteur actuellement. J’ai aussi validé le CNC (Certificat national de compétence) qui est obligatoire quand on est employé dans un service mandataire.

Quel est l’aspect de votre travail qui vous plaît le plus ?

C’est la diversité de tout ce qu’on peut faire au quotidien et au-delà de nos missions. Normalement, on prend le mandat de jugement (tutelle, curatelle ou sauvegarde de justice) et on le suit mais tout n’est pas écrit. Comme on accompagne des humains, on ne peut pas les laisser dans certaines situations.

Vous sortez donc d’un certain cadre. Comment gérez-vous cela ?

C’est un cadre qui n’est pas vraiment défini en même temps. Tout ce qu’on peut faire ou ne pas faire n’est pas clairement dit donc il y a aussi tout ce qui est fait en interne avec les fiches de poste, les groupes de travail, l’analyse des pratiques et la réflexion qu’on peut avoir sur nos missions. Parfois, on pourrait aller trop loin pour des situations qui nous tiennent à cœur et dans lesquelles on pourrait se laisser embarquer.

Que veut dire aller au-delà de ce cadre qui est flou ?

Pour simplifier, dans un mandat, il va être préciser certaines choses :

Tout ça se sont des actes, en lien avec le code civil, qui sont écrits et qui nous donnent notre mandat et notre cadre d’intervention. Mais si on lit ça, notre rôle se limite à de l’administratif et à du financier avec aussi la gestion du patrimoine. On va donc bien au-delà parce qu’il y a la relation avec la personne que j’hésite à qualifier de relation de confiance. En effet, la mesure de protection est quelque chose qui est imposée à la personne. C’est une contrainte dans laquelle on lui enlève des capacités juridiques. Donc si la personne n’est pas à l’origine de la demande, si elle n’adhère pas et il est difficile de travailler avec elle. Il y a aussi le relationnel avec l’entourage de la personne protégée qui prend du temps mais c’est dans l’intérêt de la personne.

Au-delà du cadre il y a donc la relation avec la personne mais aussi tout le suivi sur leur lieu de vie. Par exemple quelqu’un qui avance dans l’âge, si on veut que le maintien au domicile puisse se faire, il faut mettre en place un étayage parce que souvent, la personne n’est pas en capacité de le faire elle-même. Ça veut dire appeler un organisme d’aide à domicile, de portage de repas mais aussi trouver un médecin traitant ou cabinet infirmier pour des soins.

On est donc aussi dans l’organisation et la coordination de nombreuses actions du quotidien des personnes protégées.

Tout ça, c’est pour que la personne ait l’accompagnement dont elle a besoin…quand elle l’accepte.

Justement, parmi tous les majeurs protégés dont vous avez la charge, quelle est la proportion de ceux qui sont en opposition avec vous ?

Sur mon secteur, actuellement, je suis 50 personnes et, en proportion je dirais qu’il y en a une petite dizaine qui est en opposition. Il y aussi ceux qui, au départ n’acceptent pas la mesure puis qui comprennent sa nécessité. Même si c’est toujours une contrainte et toujours compliqué, ils reconnaissent l’intérêt qu’ils en tirent.

Au début, j’avais du mal avec les personnes qui voulaient me faire culpabiliser en me disant que c’était de ma faute si elles n’avaient pas d’argent. Je suivais une dame qui faisait la manche et qui me disait : « Mais c’est à cause de vous, vous ne me donnez pas assez d’argent ! ». Or, c’est uniquement parce qu’elle ne savait pas gérer l’argent que je lui donnais.

Alors quels sont les bons côtés de ce métier ?

C’est la diversité de tous les domaines dans lesquels on intervient, c’est de toujours aller chercher des infos, lire pour rester au courant et apporter des réponses à la personne protégée. Il y a aussi la reconnaissance de certaines personnes sous forme de courrier ou celle d’un proche qui nous écrit un mail. Dans ces cas-là, on le garde précieusement ! Ça fait du bien parce que ça conforte une légitimité à ce qu’on est et à ce qu’on fait.

Il y a aussi la reconnaissance de certaines personnes sous forme de courrier

Un autre bon côté, c’est quand on voit qu’une situation peut évoluer dans le bon sens ou se stabiliser, notamment dans le cas des addictions. Au cours des 5 années que j’ai passées sur mon secteur, j’ai vu des avancées et ça fait du bien.

Et on en vient aux mauvais côtés, quels sont-ils ?

En premier, c’est de recevoir la colère des personnes. Pas plus tard que ce matin, une dame appelle parce qu’elle n’a pas pu retirer son argent d’un compte de proximité auquel elle a, normalement, un total accès. En fait, elle devait, au préalable, récupérer sa carte de retrait. Mais la banque la lui a refusée prétextant que le mandataire devait donner son autorisation. Alors elle est en colère parce qu’elle n’a donc pas pu faire ses courses et elle appelle pour s’en prendre à nous.

Ils sont aussi parfois en colère parce qu’on ne met pas à leur disposition autant d’argent qu’ils le souhaiteraient. Le problème, c’est que je ne peux mettre à leur solde que l’argent dont ils disposent ! C’est-à-dire qu’il y a l’argent de vie, que l’on donne à la personne mais, en amont, on doit régler toutes les factures (eau, électricité, loyer…). On doit aussi anticiper sur les prélèvements mensuels ou annuels d’assurance par exemple. Il faut donc sans cesse justifier, répéter et réexpliquer que l’argent transite sur ce compte mais qu’il sert aussi à régler les factures.

Parfois je me demande comment faire avec tout de que j’ai vu ou entendu

Ce qui est compliqué aussi, c’est la détresse humaine. On va chez les personnes, on voit les conditions dans lesquelles elles vivent, les épreuves qui les touchent (décès, maltraitance…). Alors, je me dis : « Mais qu’est-ce que je fais de tout de que j’ai vu ou entendu ». Ça c’est compliqué. Parce qu’au-delà de cette toute-puissance imaginée par certains, il y a notre implication qui est très forte humainement. On est touchés par ce que l’on voit ou par ce qu’on entend, au point d’en pleurer parfois, mais on est impuissant. On découvre tout ça sur le terrain. On ne gère pas que des dossiers, c’est une gestion humaine avant tout.

Il y a une méconnaissance globalement et il faut rappeler aux majeurs protégés ce qu’on peut faire de notre côté et ce qu’on peut faire avec eux. Nombreux sont ceux qui nous disent : « Je veux changer d’opérateur téléphonique, vous les appelez. » et bien non, c’est d’abord à eux d’aller se renseigner pour voir ce qui leur convient et ensuite, s’il faut, je finaliserai.

On ne gère pas que des dossiers, c’est une gestion humaine de l’humain

Cette méconnaissance est à tous les niveaux et touche aussi de nombreux organismes comme la CAF ou la CPAM qui bloquent les personnes et qui refusent, sous prétexte qu’elles sont sous mesure de protection, de donner tel papier ou de faire souscrire à un contrat. On est confrontés à cette réalité. On enlève des capacités juridiques à la personne protégée mais il y a de nombreuses actions du quotidien qu’elle peut faire elle-même.

Il y a aussi la dématérialisation des démarches qui est un problème. Ça implique que, souvent, on doit faire à la place des personnes qui ne sont pas en capacité de faire elles-mêmes.

Il faut donc réexpliquer et répéter à tous et sans cesse, y compris dans le milieu médical, social ou judiciaire parce qu’on peut difficilement vulgariser dans un document compte tenu du cadre juridique complexe et ultra précis dans lequel on exerce.

Face à des personnes qui ont certaines pathologies il faut arriver à se dire qu’elles ne peuvent juste pas entrer dans une relation apaisée, mais c’est compliqué

Et puis, ce qui est compliqué aussi, c’est face à des personnes qui ont certaines pathologies, il faut réussir à se dire que la situation ne changera pas et adapter notre comportement. Je pense à un monsieur qui a un pathologie et qui est dans une telle en opposition à sa mesure de protection que quand il téléphone je n’arrive pas à prendre la communication tant il est agressif, vindicatif et revendicatif. Je n’y arrive plus. Alors je lui envoie des mails plutôt que de l’appeler. C’est une réalité aussi. On est humain, même si je me dis qu’il ne peut juste pas entrer dans une relation apaisée, c’est compliqué.

On doit aussi sans cesse se justifier, auprès de la juge. C’est normal mais ça devient dérangeant, quand il s’agit de la famille ou de l’entourage. Ça sous-entend que je n’ai pas fait mon travail. C’est dérangeant aussi parce qu’en réalité, je ne dois me justifier qu’auprès du juge et de la personne protégée. Ça rejoint le fait d’expliquer, de s’expliquer et d’obtenir une légitimité à ce qu’on fait et à ce qu’on est.

Il y a des familles qui nous mettent clairement des bâtons dans les roues

Des fois, on a envie de rappeler aux familles que, selon la loi, quand il y a nécessité d’une mesure de protection, c’est d’abord dans la famille qu’il faut chercher un tuteur ou un curateur. Je ne leur dis pas même si j’en meurs d’envie parfois ! Certaines familles sont des obstacles énormes parce qu’elles nous en veulent et ça peut aller loin parfois. Elles peuvent écrire des choses sur nous sur les réseaux sociaux ou rédiger des courriers injurieux. Dans ces cas-là, on peut porter plainte pour diffamation. Il y a des familles qui nous mettent clairement des bâtons dans les roues ce qui vient compliquer la mesure de protection.

Il y a quand même des familles avec qui on arrive bien à travailler parce qu’elles sont des personnes ressources.

Qu’en est-il du consentement de la personne protégée ?

Souvent, l’entourage, c’est-à-dire les partenaires (assistante sociale, aide à domicile…), nous disent : « Mais enfin, vous voyez bien que cette personne ne peut pas rester à domicile, il faut la faire entrer en EHPAD ». On est obligés de rappeler que c’est pas le projet de la personne, et qu’elle n’en a pas envie.

Chaque personne a un projet de vie et on ne peut pas faire sans son consentement

Ou bien : «Mais vous voyez bien que ce monsieur achète de l’alcool, il ne faut pas lui donner cet argent toutes les semaines ! », « Vous, en tant que curateur, faites quelque chose ! ». Et en fait, non, parce qu’il faut le consentement de la personne.

Par contre, quand la personne se met réellement en danger et qu’elle ne veut pas entrer dans un établissement, on sollicite la juge avec avis médical. Là, c’est différent et ça fait aussi partie de nos missions. Mais j’essaie toujours de garder le consentement de la personne en tête.

Comment on s’extrait de ce quotidien qui est tellement absorbant et dans lequel on est autant impliqué ? Comment on arrive à faire la coupure ?

On y arrive difficilement. Encore cette nuit, je me suis réveillée et j’ai repensé à une situation qui nous a fortement préoccupés au cours de la journée d’hier concernant une personne protégée qui avait disparue et qu’on a retrouvée dans un piteux état.

Heureusement, il y a les week-ends qui sont attendus avec impatience (rires) et moi je vais dehors autant que possible. Je vais m’aérer, explorer, découvrir. Ces moments du week-end et des vacances sont importants pour sortir dans la nature, faire des randonnées, rencontrer les amis et partager du temps en famille.

Comment trouvez-vous l’ambiance de travail à l’UDAF 04 ?

Je travaille avec ma binôme depuis quasiment le début de mon entrée dans la structure. On s’entend très bien et on peut prendre le relais en cas d’absence de l’une ou de l’autre. On n’a pas besoin de se dire les choses pour se comprendre, ce qui est très bien. Donc le travail avec la binôme est super.

Avec l’assistante administrative aussi ça se passe très bien, je n’en n’ai pas changé depuis que j’ai commencé. Là, je vais tout changer en partant dans les nouveaux locaux à Manosque : le binôme et l’assistante !

On passe du temps avec notre corps de métier notamment au moment du repas que nous prenons ensemble. On parle beaucoup « boutique » pendant les repas. Même si on parle un peu du perso, le boulot revient vite ! On finit quand même par se connaître : la famille, les enfants, les activités du week-end ou des vacances.

Le moment du café ou du thé du matin est propice à des échanges plus personnels. Fut un temps on organisait des petits déjeuners. Chacun participait et on achetait des viennoiseries et du jus d’orange. Ces moments aussi sont importants.

Avez-vous une anecdote à partager avec nous ?

Oui, un lundi, j’étais au tribunal à Manosque et j’ai dû aller chercher une dame à son domicile pour qu’elle assiste à l’audience parce qu’il y avait déjà eu de nombreux reports du fait de son absence. Et cette personne, qui a une déficience intellectuelle importante, parlait au juge sans filtre au point de le faire rougir parfois ! Le juge n’a pas non plus adapté son discours à la personne qu’il avait en face de lui. Ça a entraîné une incompréhension de la dame qui lui répondait crûment en le tutoyant, comme elle l’aurait fait avec n’importe qui dans la rue !

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